ACCUEIL

   
CIPM
AUTEURS
PUBLICATIONS
SONOTHÈQUE
RÉSEAU
BIBLIOTHÈQUE
ARCHIVES
COMMANDE
LETTRE D'INFO
CAHIER CRITIQUE DE POÈSIE

AUTEURS

Matthieu Messagier





L'œuvre de Matthieu Messagier a fait l'objet du dossier de CCP 6

-

Le Manifeste électrique aux paupières de jupes (1971) révéla en France une génération de poètes novateurs, très jeunes pour la plupart. Si était sensible chez quelques-uns l'influence de la poésie « beat », celle de Bob Kaufman et d'Allen Ginsberg notamment, Matthieu Messagier se signalait quant à lui par l'invention d’une langue à nulle autre semblable. Depuis, elle s'est déployée dans plus de trente livres avec un rayonnement croissant bien que son auteur soit sans descendance réelle.

Cet écrivain dont les Œuvres 1954-1969 (1978) témoignent de sa précocité, ne s'inscrit dans aucune filiation directe. Les alliés qu’il se reconnaît construisent au contraire une cartographie intellectuelle inattendue : avec le poète et jésuite anglais Gerard Manley Hopkins (1844-1889), il partage un même goût pour les rythmes heurtés et les audaces syntaxiques ; avec l'italien Giacomo Leopardi (1798-1837), une même conception de la poésie comme transposition de la nature dans toute son exubérance ; plus encore il partage avec Vélimir Khlebnikov (1885-1922), une commune invention verbale, le goût des néologismes et ce qu'on a pu appeler à propos du poète russe une “cosmoglosse” – la recherche d’une langue objective de l'univers. On ne saurait pour autant parler d'influences mais plutôt de connivences, tant Matthieu Messagier affirma très tôt l'unicité de sa poésie : composé en 1966, le recueil Les Laines penchées (1975) montre ainsi que la prosodie de son auteur est entièrement construite dès la fin de son adolescence, avec ses écarts de langage, sa syntaxe libre et ses mots inventés, devenus aussi singulièrement identifiables que les déhanchements, les fausses maladresses mais vraies inventions de Thelonious Monk.

Plus que d'un style, ce phrasé est le signe d’une pensée saisie à l'instant de son surgissement, et qui se développe ensuite selon un mouvement improvisé né de sa poussé interne, non d'une composition méditée. Distincte de tout automatisme psychique, la poésie de Matthieu Messagier partage néanmoins avec lui le souci d’une certaine vitesse d’exécution capable d'animer le poème d’une tension qui lui soit propre. Ainsi sont nombreux les poèmes conçus d'une seule phrase, relancée du dedans afin d’en repousser le moment de la chute, ou bien interrompue et aussitôt reprise ailleurs, sans souci de correction syntaxique mais avec le vœu plus essentiel de la forcer dans ses extrémités, de l'exténuer.

On peut lire dans cette violence faite au langage une volonté de « Parvenir aux ressemblances / D'avec la perte du sens » et de réaliser alors cette expérience si fréquemment recherchée par Messagier d'une osmose avec ce qui l'entoure, d'un « être-là » élevé dans le poème à une sensation de vitalité multiforme. Souvent un paysage en est l’impulsion initiale. Mais n'importe quel fragment du règne animal ou végétal est une amorce suffisante pour ce poète qui allie la culture d’un entomologiste à celle d’un botaniste et qui peut écrire de façon transitive « Je récite des paysages » comme s'il en parlait la langue. Ni descriptif ni explicatif, le poème restitue alors cette exposition à la profusion des singularités du monde et y répond par une décharge égale de mots à la façon des « koans » zen, ces maximes qui répondent par des énigmes aux énigmes que le monde sensible leur tend. Les étranges concrétions de substantifs que forge Matthieu Messagier apparaissent ainsi comme une incarnation de l'infinie capacité inventive de la Création, celle-là même qui suscite son étonnement. « Il est plus à écrire », résume-t-il, «lorsqu’aucun mot n'y conduit et à quitter par état et non par volonté les sentiers jolis de l’œuvre inscrite dans le fil d’évidence ; alors c'est l’unicité pyromane gracieuse qui vous rend égal à la nature fondamentale.» (Le Dernier des immobiles)

Cette poésie n'est pas un savoir mais une existence ; sa visée n'est ni de connaître ni de désigner mais d'épouser le cœur des choses appelées dans ce lieu de fusion intime qu’est le poème. « L'essentiel / », écrit Matthieu Messagier d’un paysage, « Ce n'était pas ce qui était vu / C'est que le sang était devenu chlorophylle ». Ailleurs, il dit n'être plus « Qu'une indication mêlée de toutes ces essences » (« Le voyage à la planète », Les Chants tenses). Il y a là une métaphysique particulière, « par voie organique » comme Henri Michaux le disait de la « théomanie » (Connaissance par les gouffres), et ce mot qualifie bien l'expérience totale que Matthieu Messagier poursuit dans son enquête au pays de la matière.

On ne saurait négliger la difficulté de cette œuvre qui désordonne le langage, afin que les mots retrouvent « leur sens originel en contradiction totale avec l'utilisation que les temps en avaient fait, un ravissement un étonnement une douleur, herbe à la main » (Le Dernier des immobiles) ; elle est un affront à la raison. Mais elle trouve là l'énergie de ses intuitions et abonde en images stupéfiantes, sans dissimuler les tentatives avortées ou les poèmes inachevés volontairement laissés là afin de ne pas trahir le chemin qui, par eux aussi, fut parcouru. Leur présence au sein des recueils souligne la volonté expérimentale qui anime cette œuvre. Elle suggère une relation au monde dont les échecs importent autant que les réussites et dessine un plus juste portrait du monde, dans ses imperfections, la diversité de ses apparences et la multiplicité de ses contradictions.
L'immense poème qu'est Orant (1990) est à cet égard un geste limite. Nourri par la géographie du Jura où Matthieu Messagier vit depuis dix-huit ans, le langage y rejoint la confusion émotionnelle pure, et s'agrège en vastes épiphanies qu'il n’est pas déplacé de comparer à celles qui forment Finnegans Wake de James Joyce.

Renaud Ego

Bibliographie :

Publication :
Mozart = Lézard, et ça sent le chocolat blanc (Jésus-Christ ou la salle des rouages), Electric Press, 1970.
Manifeste Électrique Aux Paupières de Jupes, (collectif), Le Soleil Noir, 1971.
TEXTE pour les étoiles, Electric Press, 1971.
Nord d’été naître opaque, Jean-Jacques Pauvert, 1972.
Neumes du souffle, Agentzia, 1972.
Mort, l’aine, avec Zéno Bianu, Christian Bourgois, 1972.
Éternités blessées de gestes, suivi de l’Apotome, Electric Press, 1972.
Parvis à l’écho des cils, avec Stanislas Rodanski, Michel Bulteau, Allen Ginsberg, William S. Burroughs, etc., Jean-Jacques Pauvert, 1972.
One Kiss, avec Jean-Pierre Cretin, Robert Bodson éditeur, 1972.
Géologie historique, Pierre-Jean Oswald, 1973.
Sanctifié, Christian Bourgois, 1974.
Le Dit des gravités en Sanctifié, frontispice de Ramon Alejandro, Atelier de l’Agneau éditeur, 1974.
Les Laines penchées, (préface de Michel Bulteau), Pierre Seghers, 1975.
Poèmes (1967-1971), Christian Bourgois, 1977.
Œuvres (1954-1969), Jean-Jacques Pauvert, 1978.
Vic et Eance, Christian Bourgois, 1978.
Un Temps choisi à Trêlles, avec Jacques Ferry et Simon Messagier, Nordeste, 1983.
Le Chemin Lael, Luvah, 1986.
Le Désespoir aux quatre fleuves, avec des illustrations de Jean Messagier, Fata Morgana, 1986.
Le Voyage à la planète, suivi de Le Bestiaire, Luvah, 1987.
Le Solde de l’avant-mot ?, avec un portrait de Jean Messagier, Pasnic, 1988.
Le Dernier des immobiles, Fata Morgana, 1989.
Orant, Christian Bourgois, 1990.
À Chacun d’avril, illustrations de Jean Messagier, Fata Morgana, 1990.
Le Merisier philosophique, Luvah, 1991.
La Songeraie, avec une vignette de Marcelle Baumann, Canevas, 1991.
Le Soliflore désordonné, Wigwam, 1991.
5 Comptines après la pluie, Myrddin, 1992.
Une Rêverie objective, dessins de Ramon Alejandro, Le Castor astral, 1992.
La Premières des innées, illustrations d’Umberto Maggioni, chez l’illustrateur, Moutier, Suisse, 1993.
De la Tanche et de son principe complétif, Canevas, 1993.
Le Benjoin du petit val fertile, Myrddin, 1993.
12 Illusions imbriquées, CCJCC, 1994.
25 Parfums pour un bal à n’os, illustrations de Simon Messagier, Fata Morgana, 1994.
L’Alose aux épars, eau-forte de Henri Cueco, Festina Lente Edizioni, Verona, 1995.
Faut payer pour voir, Electric Press, 1995.
Le gel, Luvah, 1995
Les Chants tenses et autres poèmes, Flammarion, 1996.
XXIII poèmes, avec Michel Bulteau, Luvah 1996 et Electric Press, 1997.
À l’Ancre d’achronie, Fata Morgana, 1999.
Elvis Presley sa navigation, Aglis Press, 2000.
Poésie 1964-1974, (La Compil), Flammarion, 2000
Les Grands poèmes faux, (Variétés), Flammarion, 2000.
Précis de l’hors rien, illustrations de Simon Messagier, Fata Morgana, 2001.
Proses bien déprosées, avec Michel Bulteau, Electric Press, 2001.
Sans titre sans date, illustrations de Patrick Depin, Maeght éditeur, 2001.
Notes du dehors, illustrations de Hervé Télémaque, L’Écart absolu, 2002.
Un Carnet du dedans, illustrations de Baj, éditions Avant Post/ URDLA, 2002.
Une fièvre mineure, gravure de Novello Finotti, Festina Lente Edizioni, Verona, 2002.
Album en lent, Éditions 23, 2002
Géologie historique & autres poèmes, préface de Renaud Ego, Christian Bourgois, 2002
Les Transfiguration, Castor Astral
Fond de troisème oeil, 2005, Flammarion
Note et dehors ( avec Dado Matthieu), 2005, Louis Scheerer

Films :
Une voyelle , avec Michel Bulteau, Super 8, Paris, février 1968.
La Direction de l’odeur , (une journée pour les Jisjïnns), Super 8, Labessette, Auvergne, juillet 1968.

Vidéos :
La Question oubliée, de Louis Ucciani, produit par le Centre International de Création Vidéo, 1994.
Matthieu Messagier au pays de Trêlles, réalisé par Nicola Sornaga, Arte, 1997.

Cinéma :
Le Dernier des immobiles, écrit et réalisé par Nicola Sornaga.

Musique :
• Un 45 tours réalisé à partir d’une lecture de 12 Illusions imbriquées, par Stasola & François Michaud, produit par Hervé Binet.

Études critiques :
L’Incurable retard des mot, de Alain Jouffroy, Jean-Jacques Pauvert, 1972.
The Electronic ghost of technopolis, de Claude Pélieu, Opus International n° 38, 1972.
Matthieu Messagier sanctifié, de Alain Jouffroy, Éditions étrangères / Christian Bourgois, 1974.
Dictionnaire de la poésie du xxe siècle, de Robert Sabatier, Albin Michel, 1988.
Épitomé, de Jude Stéfan, Le temps qu’il fait, 1993.
Le Dernier, le premier des primitif, de Renaud Ego, AvantPost n° 2, 1998.
La Question oubliée, de Louis Ucciani, Bis Troppo éditeur, 1999.
L’Épopée d’un doux burlesque, de Renaud Ego, Verrières, 2000.
À propos de Poésie 1964-1974, par Lucien Suel, Cahier Critique de Poésie, Farrago / cipM, 2001
Dictionnaire de poésie, de Baudelaire à nos jours, sous la direction de Michel Jarrety, PUF, 2001.
Matthieu Messagier, de Renaud Ego, Jean-Michel Place, 2003.




a publié au cipM :
CCP 6

Cahiers du Refuge :
107
87

interventions au cipM :

Les années électriques (Manifestations)