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Editions Ivrea


le vendredi 9 mars 2001, à 19h00

Présentation :
Lorenzo Valentin

Lectures :
Bernard Collin, Michel Falempin, Philippe Grand



Question de politique éditoriale / Questions d’une politique éditoriale
entretien avec Lorenzo Valentin, et Éric Pesty :


[…]
E.P. : Ça marquerait le changement de Champ Libre à Ivrea, une nouvelle réflexion sur le langage, par l’intermédiaire de la poétique...
L.V. : Et bien, il s’agit de se situer sur le seul terrain où il ne puisse pas y avoir de récupération. Il s’agit de savoir ce à quoi les règles ou les formes anciennes permettaient d’accéder. Étaient-elles si arbitraires qu’on voudrait nous le faire croire ? Quel type de rapport une certaine articulation de la langue instaurait, quel ordre de connaissance ? Quelle sorte d’articulation la poésie supposait et proposait ? Cet ordre de connaissance est aujourd’hui saccagé parce que l’on prétend que l’on peut faire tout ce qu’on veut avec la langue, et que ce serait sans conséquence. Mais si l’on « joue » avec la langue pour en faire n’importe quoi, et que l’on croit vraiment que c’est sans conséquence, cela signifie que l’on est soi-même totalement inconséquent et irresponsable. Je ne veux pas dire qu’aujourd’hui la question de la prosodie serait devenue une question purement politique et qu’il ne peut plus y avoir d’« autonomie » du poétique. Je veux simplement dire que la question de la poésie, dans un monde où le langage n’est plus un espace de connaissance, est aussi une question politique. Tant qu’il y avait encore des formes fixes, reconnues et admises, cela permettait l’établissement d’un monde. La forme de langage retenue, la règle prosodique, et plus généralement la place accordée à l’art définit et permet réellement de fonder une société humaine. Si l’on dit « l’art est mort », ce qui est peut-être vrai dans un univers bourgeois où tout a été profané, cela signifie aussi que la civilisation est morte. Le tout est de savoir si le slogan « l’art est mort », ou « Dieu est mort », est un programme ou une constatation.

E.P. : C’est également ce que dit Mallarmé : « ... j’apporte une nouvelle. On a touché au vers... les gouvernements changent ; toujours la prosodie reste intacte... » Enfin, ce serait cette dimension-là qui serait engagée...
L.V. : L’art définit la société et la contient en même temps. Ou il est au centre ou il est condamné à n’être plus rien. Une société s’organise par rapport aux formes qu’elle se donne, et ces formes étaient toujours essentiellement spirituelles et sacrées. (...) Le vers était un instrument d’approche du Verbe. Instrument de méditation, c’est évident. En tout cas c’était évident. Le français, la langue, s’est constitué à travers et par la poésie. La langue est essentiellement...

E.P. : C’est un ordre de mesure, le vers...
L.V. : Oui, un ordre de mesure du monde... C’est Mallarmé, en effet : « on a touché au vers »... l’abandon de toute la métrique classique et l’avènement du vers libre, dont parle Jacques Roubaud, parce que l’alexandrin est entré en « vieillesse », et ensuite ce « chacun pour soi », travail sur le rythme, invention de formes nouvelles... On n’est lus dans le même rapport de nécessité : c’est très individuel, un jeu, une expérimentation de nouvelles contraintes, mais aussi, très souvent, un détachement de la référence spirituelle. On est plus dans ce rapport au sacré qu’il était réellement dangereux de bouleverser. Un rapport essentiel... (...) Encore une fois, c’est surtout cette conscience que l’on ne peut pas faire n’importe quoi avec la langue. Si on touche à la langue, on touche au monde. Si on s’amuse, comme le futuriste italien Marinetti, à écrire des manifestes pour « libérer » les mots, les Mots en liberté, si la langue devient onomatopées, ce qu’il voulait, que reste-t-il ? Et de quoi veut-on libérer les mots ? Le manifeste de Marinetti est très explicite : c’est le programme de tout le XXe siècle. C’est l’abolition de la ponctuation, l’abolition de toute syntaxe, de la ligne courbe, l’avènement de la ligne droite, de la machine, la destruction de tous les ornements littéraires jugés « féminins et dégradants », c’est l’apologie d’un nouveau courage commercial, de la vitesse, de l’ubiquité, enfin d’une société « globale ». Voilà un programme d’avant-garde. On n’ose pas citer Marinetti, parce que l’on sait qu’il est devenu fasciste par la suite. Mais son manifeste il l’a écrit bien avant d’être fasciste. Ce qu’il écrit, ose écrire, cela va bien plus loin que le « fascisme ». Voilà tout ce qu’on peut faire avec la langue, on peut s’amuser, c’est « rigolo »... Mais ça conduit où ? On prétend que c’est ça la liberté... mais cela conduit en vérité au règne de l’arbitraire le plus dévastateur. On peut tout faire, tout utiliser, et finalement la langue est dégradée à tel point qu’elle est devenue inutilisable. Et alors, en définitive, on devient la proie de toutes les pulsions, des instincts les plus bestiaux, bref, on devient la proie de l’économie.

E.P. : Donc la marque d’une certaine façon d’Ivrea, ce serait ce souci de la syntaxe, de la scansion, qui fait que tu peux à la fois rééditer des traductions historiques, où des questions de poétiques sont au premier plan, comme par exemple la traduction de Spinoza par Guérinot ou, prochainement, la traduction de Tacite par Perrot d’Ablancourt, et de la même façon cette réflexion sur la scansion, qui est bien visible dans la publication des conférences de Mallarmé, avec la lecture de Roger Lewinter... Donc ce serait une marque forte, cette préoccupation de la scansion : une sorte de « poétique » éditoriale, si on peut dire... (...) Mais venons-en à présent aux trois auteurs...
L.V. : Bernard Collin, Michel Falempin, Philippe Grand. Tous les trois très différents. Ce qui est frappant dans les livres de Bernard Collin, à propos de la langue, c’est cette impression d’aisance, étonnante, réellement merveilleuse... Un état de grâce stupéfiant... Ces livres sont faits... doivent être lus à haute voix. Une phrase virevoltante, coupée, reprise, pas là où l’on croit, où l’on pense. C’est mille voix qui parlent, langues « fraîches », langues anciennes, celles des mystiques, celles de l’Ancien Testament, langues toutes présentes, là... et tout le monde donne de la voix. Les pronoms changent, on ne sait pas qui est « il », « je », « on »... on vous parle de face, on vous parle derrière, on vous parle à l’oreille, sur une épaule, puis sur l’autre, et tout parle... Tout, dans une grande récitation, tout donne de la voix. C’est l’état de prière. Ce n’est pas simplement un enchantement, c’est un acte de foi, une foi parlante, une foi qui marche, cette marche constante « Tu es le marcheur invisible. Tu es le seigneur Pas »... Foi de langue, tout parle, il suffit d’écouter, tout parle. L’enchantement, je le porte ; je le porte par une croyance et par une croyance dans l’écriture, l’écriture étant l’acte qui en témoigne, qui la manifeste. Tout est écrit. Chaque jour. C’est l’état récitatif : « 22 lignes par jour », ce sont mes dévotions, « 22 lignes par jour » c’est mon humilité, « 22 lignes par jour », c’est la mesure de ma foi. Et je marche. Il y a là une jubilation. (...) Il y a une joie qui est d’ordre mystique, religieuse, qui n’est possible que dans cet espace-là. (...) Pour Michel Falempin, je dirais que ces livres se situent à l’opposé de cette foi dont je viens de parler. C’est une écriture qui procède par « raréfaction », évitements, contours. Travail d’écriture, à travers de nombreux jeux de métaphores, empruntant à la langue baroque. Le premier livre que nous avons publié, c’est l’Apparence de la vie, suite de variations autour d’un motif, d’une dépouille, comme dans ces tableaux représentant des vanités. Ces variations proposant diverses approches du motif central, diverses voies, allégoriques, mythiques, anecdotiques. Le motif se dessine par contours, par absence. Obscurité du texte qui forme, comme dans les tableaux de La Tour, un halo lumineux, par effet de concentration. (...) Il y a paradoxalement une densité extrême obtenue par mise sous vide. Un retranchement des éléments les plus « prosaïques » d’une narration. Travail de « réduction » des éléments traditionnels du récit : intrigue, sujet, motif...
[…]

in le ' ' ' Cahier du Refuge ' ' ' 94, mars 2001




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94


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Extrait d'un sous TAS en cours
Perpétuel voyez Physique 6-7