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EXPOSITIONS

Hamlet Machine de Heiner Müller


Les manuscrits


du vendredi 23 mai au vendredi 27 juin 2003



Heiner Müller

exposition conçue par

Julia Bernhard, Mark Lammert



Notes de travail et manuscrits inédits

Pour décrire […] cette exposition, la langue française dispose du merveilleux concept de brouillons* qui évoque la sonorité sensuelle d'un tourbillon impétueux ou d'une soupe en ébulition.
Le concept recèle des nuances sémantiques : ""trouble/brouillard", Tohu-bohu/remue-ménage", "créer l'agitation", "effacer des traces", "écrire des choses inutiles". Il désigne également un "esprit confus". Il implique ainsi une "perturbation" et évoque surtout — dans le sens de la critique génétique* — le projet, l'ébauche, la rédaction préliminaire, le manuscrit de travail.


Les manuscrits de travail de la pièce Hamlet Machine.
Toutes les étapes de la "fabrication" du texte y sont représentées : des notes (et des annotations dans les marges), mais aussi des versions avancées de tapuscrits parfois remaniées à la main. Il s'en dégage avant tout une idée de l'état d'esprit de l'auteur en train d'écrire : une liberté, un faire sans but. Pour Muller, l'écriture est un "noyau" de sa personne, "un domaine de liberté et d'aveuglement à la fois, parfaitement vierge de toute politique, loin de tout ce qui se passe au-dehors".(1) En mettant cette auto-définition en relation avec une note manuscrite ou Müller évoque le texte de Paul Valéry intitulé Mon Faust et définit sa propre démarche comme une "dramaturgie de la relativité (einsteinienne)", on peut se faire une idée des réflexions conceptuelles relatives à Hamlet Machine et à sa confection :
Condition : un sujet familier dans ses (simples) grandes lignes (par exemple : Hamlet au Danemark / à Budapest, etc. / Alternant Falstaff en Hamlet) / théâtralement : des personnages seront changés, supprimés, intervertis, transposés dans d'autres situations / les situations seront changées // la pièce = écriture de la pièce / identité de l'œuvre + travail / travail = produit.(2)

Selon ses propres dires, c'est dès les années cinquante que Müller s'est intéressé à Hamlet et au travail sur ce matériau. Les premiers projets envisageaient une "pièce de deux cent pages" sur "Hamlet, fils de Rajk ou de Slanski ou de Kostov".(3) Müller s'est donc confronté au matériau (sans oublier la pièce classique de Hamlet) notamment sous des formes poétiques.(4) En 1977, il fût chargé de retraduire le texte de Shakespeare pour la mise en scène de Benno Besson dont la première eut lieu le 14 avril 1977 à la Volksbühne à Berlin. Effectuée en un temps record, cette traduction a influencé un changement d'attitude envers son propre projet. Il est probable que les principaux passages de la nouvelle pièce Hamlet, alors intitulée HiB (ou Hamlet, Hamlet à Budapest, Hamlet en Hongrie), ont vu le jour au cours de l'année 77, certainement après la première d'Hamlet. Les rapprochements que l'on peut faire avec d'autres textes écrits ou publiés pour la première fois cette même année sont multiples et de diverses natures.(5) Les documents exposés (plans, projets) attestent que les textes sont conçus par cycles. Ainsi le texte publié pour la première fois en décembre 1977, Hamlet Machine (6), évoque-t-il le document d'un "conflit interrompu" (Nikolaus Müller-Schöll), d'un conflit formel, plutôt que celui d'un travail achevé ou de la simple maîtrise de la matière, même si la forme du texte de Hamlet Machine (à l'exception du passge en vers "Télévision la nausée quotidienne") a dû se plier, dans les éditions suivantes, à des modifications typographiques. Le grand nombre de notes que Müller a rédigé jusqu'à sa mort, toujours sous le titre générique HiB (Hamlet à Berlin, Hamlet à Budapest), les réflexions théoriques sur le théâtre, les ébauches de dialogues, ainsi que les indications scéniques pour la mise en scène de Hamlet Machine, ou encore les préparations de conférences et les workshops sur Shakespeare, sont autant de preuves que ce conflit n'a jamais cessé.

Les feuillets exposés […] sont les matériaux issus de trois grands complexes de manuscrits (au total près de 200 pages) conservés dans les archives Heiner Müller, propriété de la Fondation des Archives de l'Académie des Arts de Berlin.
1- Les documents sur Hamlet Machine.
2- Le matériel réuni autour du complexe HiB.
3- Le "bulgarian notebook / journal bulgare" - un cahier in quarto contenant 31 pages noircies de notes.

Un seul texte (Hamlet) de la sélection porte une date, et ce rapport entre documents datés et documents non-datés vaut pour l'ensemble des archives. En comparant les différentes notes (vie quotidienne, travail, œuvre elle-même), on peut trouver des indications de datation : par exemple sur la première page du Cahier bulgare figure un planning qui pourrait correspondre au mois d'avril ou au mois de juin 1977. Autres indices extérieurs : les cachets postaux retrouvés sur les enveloppes conservées, les notes prises sur les papiers à en-tête du Berliner Ensemble, de la Volksbühne et de la télévision bulgare, ou au verso de feuillets déjà utilisés pour d'autres textes, ou des annonces de manifestations culturelles ou scientifiques, comme par exemple l'invitation à la projection du film de Milos Forman One Flew over the Cuckoo's Nest, à l'ambassade des États-Unis à berlin, au début de l'année 1977. Un mélange qui peut, au premier regard, paraître hasardeux, mais qui confère une certaine fraîcheur à ce matériau nécessairement dépourvu d'une organisation systématique.

Les feuillets choisis révèlent clairement le processus du travail sur le texte et la manière de travailler de Heiner Müller. Leur juxtaposition permet d'observer les transformations des textes, l'évolution des images. Les notes conceptuelles jetées comme sur une planche à dessin côtoient les tentatives de rédaction. À partir d'un noyau commun, les textes désignent des images différentes. On y voit aussi bien les premières traces dans les manuscrits de travail (essentiellement les passages en vers — Hamlet, Macbeth — et les notes) que les images dans les textes plus tardifs. La variété des conditions de leur transmission s'exprime aussi dans le rapport que ces feuillets entretiennent entre eux. À l'exception de deux complexes (relatifs au premier et au quatrième tableau) et du Cahier bulgare, il s'agit essentiellement de feuillets simples, nous avons renoncé à exposer des copies au net et des notes de mise en scène ou des comptes rendus de conversations. Les originaux ont été transcrits fidèlement à la ligne près. Notre premier souci était de trouver le moyen de rendre visible la répartition du texte dans l'espace écrit. C'est pourquoi nous avons également décidé de proposer des solutions pour les différentes abréviations que Müller a souvent utilisées (elles sont en général entre crochets). Les incertitudes de lecture sont signalées par un point d'interrogation.

Nous avons choisi le texte Hamlet Machine pour différentes raisons : il s'agit d'abord d'un texte bref, de 8 pages imprimées, dont on peut embraser des yeux le matériau préliminaire et qui demeure toujours dans un coin de la tête du spécialiste, d'autre part, le choix repose sur l'aspect immanent de l'esthétique de l'œuvre. Hamlet Machine invente un usage de la langue, du matériel littéraire et historique, de la forme dramatique, que les premiers textes avaient laissé pressentir.

Ensemble, les annotations et remarques ressemblent parfois à des exercices d'écriture, mais si on les étudie de manière plus approfondie, elles se révèlent être aussi une véritable anthologie de commentaires sur les événements quotidiens (y compris le programme télévisuel d'alors. Il me faut nommer Thomas Pynchon (Gravity's Rainbow), T.S Eliot, Archibald Mac Leish (Hamlet, 1928), Freud (L'interprétation des rêves), Nietzsche (La Naissance de la tragédie), Franz Kafka, Susan Atkins, Thomas Brasch, Michel Foucault et Maurice Blanchot, pour n'en citer que quelques-uns : les travaux de tous ces auteurs sont en relation directe ou indirecte avec le texte en train de naître. Ces annotations recèlent aussi des interrogations sur la structure de la pièce qui sonnent toutes comme des manifestes : "principe du jeu de construction", "chaque partie un domaine d'associations", technique : abandonner les motivations (= transitions)".

Deux des documents de l'exposition (les derniers) sont des exemples de "perturbations génératrices de trouble" ; ces feuillets, comme toujours chez Müller, témoignent aussi bien de l'état du texte en train d'être écrit que des dispositions de l'auteur. Ils n'ont pas empêché Heiner Müller de continuer "à écrire dans l'impur".

Je crois l'époque du drame révolue. Ces conflits ridicules qu'il suffit désormais de raconter / désigner comme Beckett, pour les parodier.

— Pourquoi noter par écrit ce qui n'a mené à rien d'autre qu'à un état que d'autres avant moi ont bien mieux décrit que moi, parce qu'il était nouveau ?

Julia Bernhard, exrait de "Heiner Müller, généalogie d'une oeuvre à venir", in Théâtre/Public n°160-161, 2000 (Traduit de l'allemand par Sara D. Claudel)



1- Heiner Müller, Guerre sans bataille, L'arche, Paris, 1996, p. 52.
2- Archives Heiner Müller.
3- Heiner Müller, Guerre sans bataille, L'arche, Paris, 1996, p. 248.
4- Cf. Hamlet et Prince et pâture des vers (cit. in : Deux lettres / lettre à un poète, "Cadavres de possons au ventre argenté" / "Ophélie", "J'étais Macbeth", "Qui est ce corps dans le corbillard" (Archives Heiner Müller)
5- Vgl. Le père, "New Years letter" (prose), "Seul avec ces corps".
6- Heiner Müller, Die Hamletmaschine. in : Programme de l'Opéra de Munich, "Œdipe" (11.12.77). Simultanément in : Theater heute 12/1977. - Les éditions Suhrkamp avait au préalable publié le fac-similé d'une version tapuscrite et l'avait joint à un catalogue (informations de Wolfgang Storch - Archives Heiner Müller)




voir aussi :
L'apport des manuscrits de Heiner Müller, approche théorique (Conférences)


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